La Beauté sauvera-t-elle le monde ?
Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, je suis étudiante cette année à l'Ecole du Louvre. L'Ecole comme tous les établissements publics, n'en déplaise aux grincheux, a une aumônerie dont je fais partie ^^
Cette aumônerie s'étant donné le challenge cette année d'organiser des conférences sur le thème de l'art religieux, plus ou moins accessibles à tous. (en théorie accessible aux non-croyants, dans les faits, il faut quand même posséder une certaine culture et connaissance du fait religieux chrétien).
Mardi 6 novembre, s'ouvrait la première conférence, donnée par Fabrice Hadjadj (professeur de philosophie à l'IPC (Institut de Philosophie Comparée) et collaborant aux revues "Art Press" et "Famille Chrétienne) sur le thème "La Beauté sauvera-t-elle le monde ?"
Voici quelques notes...
Le point de départ de la réflexion est donc la phrase
"La Beauté sauvera le monde"
Extraite de la Lettre de Jean-Paul II aux artistes écrite en 1999, cette phrase est en fait une citation extraite du roman de Dostoieski L'Idiot. Mr Hadjadj fait remarquer l'efficacité de la phrase en terme de slogan, reprise depuis dans d'autres publications, qui du coup perd de son sens et mérite qu'on s'interroge sur le bien-fondé d'une telle phrase et ce qu'elle sous-entend.
Il va alors faire surgir 5 problèmes :
- Quelle est cette "Beauté" qui doit sauver le monde ? Parle-t-on alors du "Bien" ?
- dans le contexte du roman de Dostoievski : L'idiot du roman, le prince Muichkine, sert de révélateur pour les personnages. Par son statut en marge, il permet à chacun de se montrer sous un certain jour et de se juger.
Le roman fait deux références à l'art : tout d'abord le tableau du Christ Mort de Hans Holbein le Jeune (1521 ; Bâle, Kunstmuseum)

(Visible sur ce lien en taille réelle, parce que là tout réduit, c'est un peu moche quand même)
Ce tableau est évoqué par un personnage qui dit avoir perdu la foi à sa vision. En effet, il représente la mort de manière très réaliste. On voit comment ici l'art vient s'opposer à la foi du chrétien.
Puis ensuite le prince Muichkine propose à une peintre un sujet : le visage d'un condamné à mort au moment où il va être guillotiné.
Rien de très beau ni qui ne sauve vraiment le monde dans ces deux références. Plutôt même le contraire.
Enfin, le roman tourne autour de la beauté d'une femme, Anastasia, et qui va provoquer des réactions similaires chez les personnages à celles que l'idiot provoque. Or, Anastasia finit assasiné par Rogojine, assassinat prévu par le prince Muichkine lui-même.
La place de la beauté au sein de l'oeuvre de Dostoievski semble démentir même sa capacité à pouvoir sauver le monde.
- Puisque la Beauté sauvera le monde, doit-on en déduire que seules les oeuvres d'art belles, témoignant d'une espérance, du salut ou de la foi sont légitimes ? Cela ne conduit-il pas les artistes à un académisme frileux ?
- Cette beauté est-elle esthétique ou morale (au sens d'une "belle action") ? Comment justifier la position de l'artiste qui apporte le salut par l'oeuvre de ses mains, n'y a-t-il pas là une forme d'idôlatrie ?
- Le salut, c'est le moment où le Christ est sur la Croix, au moment de la Rédemption. Or les textes décrivent alors le Christ comme "sans beauté ni éclat" (Isaïe, 53-2) ou qui "n'avait plus figure humaine" (Isaïe, 52-14). Comment donc peut-on comprendre que c'est à la beauté qu'on confie le salut du monde ?
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Reprenons à présent chacun de ces points pour essayer de comprendre dans quel sens l'on peut dire que la Beauté sauvera le monde :
- Pourquoi parler de la "Beauté" ?
L'on note que l'on n'évoque ni la bonté, ni la vérité. Et cela semble normal pour un philosophe, puisque selon Platon, la beauté est la seule idée qui a conservé son éclat lors du passage de l'intelligible vers le sensible. Schiller dans sa Lettre sur l'éducation esthétique de l'oeuvre affirme que le Beau touche le coeur par la sensibilité. Le Beau s'oppose donc à une démonstration intelligible, il parle immédiatement aux hommes.
Le Beau semble alors le meilleur médium pour amener l'homme vers le salut. Pascal exprimait ainsi qu'il faut faire aimer la vérité et après montrer qu'elle est vraie car quelqu'un qui a un préjugé sera incapable de s'en rendre compte et de changer son jugement, puisque par définition il préjuge et ne juge pas.
Enfin dans notre monde contemporain saturé d'images, il existe un véritable enjeu à reconquérir une esthétique de la vérité.
- La Beauté vécue comme une épreuve
Dans le roman de Dostoievski, la Beauté est donc vécue comme "une chose terrible et affreuse" (Les Frères Karamazov). Elle est épreuve de la connaissance de soi. Parce que la Beauté nous attire, elle exige de nous une réponse.
Dans le Phèdre, Platon décrit l'alternative qui se présente à celui qui se trouve face à la beauté : soit il "salit" le jeune-homme (comme nous sommes dans un contexte grec, le Beau ne peut être incarné que par un homme pour un homme) soit il voit dans le beau jeune-homme l'éclat d'une beauté plus haute, ce qui l'amène à regarder le dieu.
C'est en ce sens que diffère l'artiste du saint. L'artiste cherche ainsi le beau dans la matière et ne sort pas de la question de la matière tandis que le saint cherche lui à introduire le beau dans son âme.
Se pose alors la question du sacrifice de l'artiste à la beauté. Et surtout du sens du sacrifice. Si l'on prend l'exemple de Georges Rouault, l'accomplissement de son art s'est fait par un chemin de rectitude qui demande un certain renoncement.
Il y a un danger pour l'artiste de se faire cannibaliser par l'oeuvre, il lui faut faire attention à garder son humanité. Une oeuvre formellement belle n'est rien vidée de toute substance.
- La représentation du mal
L'oeuvre d'art propose une contemplation du réel, elle peut dès lors représenter non seulement le beau et le bien mais aussi le mal. Et cette question se pose essentiellement dans l'art contemporain.
L'art contemporain est ainsi né du mouvement dada, une des premières "avant-gardes" qui naît lui-même au coeur de la première guerre mondiale. En effet, la première guerre mondiale marque l'effondrement des croyances dans le progrès et dans l'évolution vers le bien de l'humanité. L'art contemporain ne cesse d'interroger la présence du mal dans le monde.
Cependant si l'art n'est qu'une simple fascination pour le mal, il n'apporte rien. Il faut que l'artiste prône que le mal s'épuise devant le bien. L'oeuvre doit être porteuse d'une espérance, même si celle-ci suppose une traversée du désespoir. L'on a besoin de l'espérance pour pouvoir regarder la vérité en face et s'approcher du mal sans se laisser séduire par lui. L'espérance creuse une capacité à supporter un certain désespoir du monde.
La représentation du mal ne peut se faire de manière frontale : le détour est nécessaire. Le spectateur confronté au spectacle le plus horrible prend forcément de la distance puisqu'il est de toute façon bien installé dans un fauteuil, il sait que les images qu'ils voient sont fausses. Exemple du travelling sur les barbelés des camps de concentration confronté au traitement utilisé dans Shoah. Shoah ne montre rien d'horrible à proprement parler, le documentaire s'ouvre sur l'image d'un homme dans son fauteuil qui parle au spectacteur. Et c'est la parole et les images évoquées par cet homme qui vont présenter le mal.
- L'esthétisme moral
La beauté n'apporte pas le salut en elle-même, elle est une épreuve qui mène vers le salut.
Danger de l'esthétisme appliqué en moral : le rapport à l'autre ne doit pas se fonder sur une esthétique. Si l'on transpose l'esthétisme en politique, le résultat peut même être catastrophique : le nazisme s'est ainsi fondé sur la construction d'une race belle. L'on voit bien que si le beau conduit l'action politique, les hommes ne sont plus alors que des matériaux, comme les pigments, la toile ou le pinceau servent à l'artiste à réaliser une belle oeuvre.
- Le mystère du Golgotha : le salut "sans beauté ni éclat"
Paradoxalement le moment du salut est celui de l'obscurité maximale. Le Christ sur la Croix est défiguré : il est la beauté indépendante de toute défiguration.
Il est frappant que l'église latin propose le crucifix, objet de torture, comme symbole alors que chez les grecs, l'esthétique était synonime de douceur et de calme.
Mais l'on peut se demander si une certaine peinture chrétienne (et par extension occidentale) ne naît pas justement de la représentation du mal. La peinture de chevalet, qui ne se développe qu'à partir du XVIIe siècle se caractériste par le fait qu'un chevalet, c'est le nom d'un instrument de torture avant d'être le cadre où l'on pose une toile. La peinture sur chevalet se déploie dans le monde catholique avec le Concile de Trente et la volonté d'affirmer l'incarnation du dieu dans la chair, dans toutes ses dimensions.
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Bien sûr, comme il ne s'agit que de notes, beaucoup d'idées évoquées lors de cette conférence ne sont pas présentes ici.
Je signale enfin deux ouvrages de l'auteur de cet conférence cités dans son développement :
- Jardins intérieurs. Regards croisés sur l'art et la foi. Ed. Parole et silence, 2007.
- La profondeur des sexes, ouvrage à paraître début 2008.
Et d'un autre auteur sur la question de la représentation de l'incarnation du dieu chrétien : La sexualité du Christ dans l'art de la Renaissance et son refoulement moderne, Léo Steinberg, Ed. Gallimard, 1987.
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